L'histoire d'Andrew Redmond

La famille Redmond-Grenier, 1923, St-Georges-de-Beauce, Québec

Héritage francophone

Ma mère, Marie-Jeanne Grenier, appartenait, si mes calculs sont exacts, à la sixième génération des descendants du premier Grenier arrivé au Canada depuis la Normandie dans les années 1600 ; il s'était établi sur le bord de la rivière Saint-Charles, dans la ville de Québec. Les parents de ma mère, Marie Veilleaux et Olivier Grenier, étaient originaires de Saint-Georges. La famille Grenier, qui comptait quelques fils faisant le métier de boucher, était propriétaire d'un abattoir. Ils allaient de maison en maison avec une petite charrette pour vendre de la viande. Même si ma mère est née à Saint-Georges, la plupart de ses plus jeunes frères et soeurs ont vu le jour aux États-Unis. En 1896, une gigantesque inondation détruisit le barrage et la scierie située du côté sud de Village-Morency. À la fermeture de la scierie, mon grand-père Grenier se rendit avec son attelage de chevaux à Saint-Sébastien (à quelque 40 milles sur la route allant jusqu'à Lac-Mégantic) pour y travailler à l'abattage du bois pour le compte des frères Price.

Si vous vous déplacez entre Saint-Georges et Lac-Mégantic, vous passez près des grandes carrières de Saint-Sébastien. Les frères Price possédaient quelques terrains qu'ils vendirent par la suite à la scierie. Mon grand-père avait l'habitude de construire des camps de deux étages et il amenait avec lui presque toute la famille. Il laissait derrière lui les filles qui entraient à peine dans l'adolescence pour ne pas qu'elles soient en contact avec les bûcherons. Ils les laissaient plutôt au couvent de Saint-Georges pour qu'elles y étudient. L'instruction des jeunes enfants qui l'accompagnaient était confiée à une sœur plus âgée qui leur servait d'institutrice. Il y avait treize enfants dans la famille, si je me souviens bien. Ma grand-mère était souvent enceinte et c'est elle qui était chargée de l'alimentation des bûcherons. La cuisine était située à l'étage supérieur du camp et le dortoir des hommes était au premier étage. La cafétéria était à l'étage supérieur parce que c'était plus pratique pour servir les repas. La nourriture était présentée dans de grands plats comme c'était l'habitude, à l'époque, dans les chantiers. Ils ne restèrent pas longtemps à Saint-Sébastien mais la famille se rendait souvent aux Etats-Unis avec les chevaux.

À l'époque, plusieurs manufactures textiles étaient en construction dans les États de la Nouvelle-Angleterre. Les Grenier furent recrutés pour travailler à Fall River, au Massachusetts. Ils y demeurèrent pendant environ cinq ans. Ils n'eurent pas à acheter de maison puisque la compagnie fournissait de grands espaces en location ou des appartements. Une des tâches les plus ingrates, selon ma mère, était de se débarrasser des coquerelles qui entraient dans les lieux habités à partir des caves et des entrepôts, et même par le biais des boîtes à lunch qu'on ramenait de la manufacture. Par ailleurs, il était fréquent que les plus jeunes enfants, qui apportaient le repas à leur famille, se mettent au métier à tisser pendant que leurs aînés mangeaient des sandwiches. Les compagnies abusaient de cette situation ; elles laissaient faire les enfants parce qu'ainsi ils n'avaient à payer le temps d'une pause pour les repas.

Les Grenier ont déménagé à deux ou trois reprises, chaque fois à l'occasion d'une grève. Il y avait souvent des conflits de travail et les syndicats menaient des actions très dures. Les Grenier ne voulaient pas porter de bannières ou se faire traiter de briseurs de grève. Ils désiraient seulement gagner leur vie ; aussi déménageaient-ils là où c'était plus calme. Ils se rendirent à Woonsocket, au Rhode Island, et ma mère fréquenta l'école à Lawrence et Lowell, au Massachusetts. Après environ sept ans de déplacements en Nouvelle-Angleterre, vers le tournant du siècle, ils s'établirent à Anson, au Maine, où vivait mon oncle Paul.

Aîné de la famille, mon oncle, Paul-Napoléon Grenier, n'avait pas travaillé dans les manufactures. Il avait plutôt continué à travailler dans les chantiers comme il l'avait fait avec son père à Saint-Sébastien. Paul était un travailleur forestier dans l'âme et il n'allait pas se mettre à tisser des fils. Il voulait faire ce qu'il savait faire et il s'établit à Madison, au Maine. Je pense que mon grand-père pensa qu'il pouvait s'associer à son fils et mettre sur pied une entreprise familiale. Je sais que j'ai moi-même eut de telles ambitions mais ça ne fonctionne pas toujours très bien. À mesure que les années avancent, les temps changent. Il semble que ses projets n'aient pas eu le succès escompté. L'entreprise de Paul et de ses associés était assez prospère. C'est dans ce contexte que les Grenier arrivèrent au Maine où mon père et ma mère firent connaissance.

Héritage irlandais

Mon père, John Stephen Redmond, était le fils de Joseph Redmond et d'Elizabeth McNamara. Des familles irlandaises étaient arrivées à Québec après avoir effectué la traversée de l'Atlantique. Je n'ai pas lu beaucoup sur l'histoire de l'Irlande et mon père n'en a jamais parlé. Toutefois, ma mère était fière de lui ; elle disait souvent que les Irlandais n'étaient pas acceptés. Certains sont venus d'établir à Saint-Georges. Le prêtre abordait la question sans détour du haut de la chaire et disait à ses paroissiens : " Tenez-vous loin de ces Irlandais. Ils sont sales, ils ont des maladies. Restez loin d'eux. " L'accueil qu'on leur réservait ressemblait bien peu à une bienvenue. Je pense que, pour cette raison, ils constituaient un groupe fermé. Quelques familles irlandaises, les Redmond, les McNamara, les Donovan, les White et les Mooney s'établirent en Beauce. Les mariages se firent d'abord entre Irlandais mais, par la suite, il y eut des mariages entrent Irlandais et francophones. Ainsi, certains écrivent maintenant "Moonin" au lieu de Mooney.

Les Irlandais maintenaient des liens solides entre eux car c'était une nécessité. Des fils des familles Donovan épousèrent les deux soeurs de mon grand-père Redmond. La famille de Thomas Donovan vivait à Saint-Georges et celle de Mickey Donovan avait une ferme à Saint-Côme. En fait, le village de Saint-Côme fut construit sur la ferme de Mickey Donovan. Son fils, Tommy Donovan, était propriétaire du magasin général de Saint-Côme. Lorsque j'étais enfant, mon père y allait très souvent. Tommy était commerçant de chevaux et il vendait aussi quelques accessoires de harnachement. C'était un type intelligent. Il avait une bonne voiture et tout le monde l'aimait. Margaret Donovan gérait la Caisse populaire, une banque d'épargne, dans le magasin même. Lorsqu'elle prit sa retraite, la Caisse construisit son propre édifice et engagea un gérant. Il y a encore des Donovan qui demeurent dans ce village. Un médecin qui porte le nom de Cantin a épousé une Donovan.

Les terrains boisés autour de la maison appartenaient presque tous à la compagnie John Breakey qui avait plusieurs propriétés le long des rivières, la haute Du Loup et la Chaudière. À l'époque, les routes d'hiver étaient tassées avec des rouleaux de sorte qu'elles durcissaient. Les dirigeants de la compagnie venaient du siège l'entreprise à Breakeyville dans leurs traîneaux tirés par des chevaux en suivant les routes étroites, les grelots tintant et le conducteur criant : " Clear the way for John Brakey " (" Cédez le passage à John Breaky "). La tante de mon père, Nellie Donovan, refusait d'obtempérer. Elle restait bien en place et criait : " Clear the way for Nellie " (" Céde le passage à Nellie ")! C'était son caractère d'Irlandaise qui se manifestait ainsi.

Le père de mon père, Joe Redmond, venait au Maine pour y faire la drave sur les rivières. Avant que les barrages ne soient construits à Showhegan sur le cours de la Kennebec, il y avait à cet endroit des rapides dangereux. Un jour, les hommes qui faisaient la drave gagèrent une bouteille de gin que personne n'oserait s'y aventurer. Grand-père Redmond se choisit une bille et se laissa descendre à travers ces rapides. Il tomba à l'eau et on ne voyait plus que son chapeau à la dérive. Ses compagnons dirent : " C'est terminé pour Joe Redmond ". Soudain, il sortit de l'eau et reprit pied. Il tomba à l'eau à trois reprises mais chaque fois s'accrocha à sa bille. Les gens de Saint-Georges considéraient les Redmond comme des personnes un peu différentes des autres. J'ai moi-même essayé à quelques reprises de garder mon équilibre sur une bille flottante mais je n'ai pas très bien réussi. Bien sûr, je n'avais pas à faire la drave ; les temps avaient changé. Joe Redmond épousa Elizabeth McNamara. Elle parlait à peine franç ais et n'aimait pas parler cette langue ; les choses allaient mieux pour elle en anglais.

Ils vivaient sur la concession Harbottle à Saint-Georges, du côté est, vers le nord. Les Taylor et d'autres protestants habitaient du côté de Cumberland où est maintenant situé le terrain de golf. Il y avait peut-être quelques autres familles irlandaises. Mon père, Steve Redmond, est né en 1887, approximativement ; son père est décédé environ deux ans plus tard. Pour aider sa mère, à l'âge de douze ans, il abandonna l'école en troisième année. Ma mère avait beaucoup de respect pour lui parce qu'il avait pris soin de la famille.

La première fois que mon père vint au Maine, il n'avait que douze ans. Il n'utilisa pas la diligence parce qu'il lui en aurait coûté à peu près l'équivalent de trois semaines de salaire. Il fit plutôt le trajet à pied avec son voisin et ami, Jos Sirois. Mon père trouva du travail chez un fermier prospère de Binghman qui faisait la coupe du bois. Le fermier demanda à mon père de trouver des hommes pour faire la drave ; aussi, au printemps, il revint avec ses amis. Ensuite, à l'été et à l'automne, il travailla dans les chantiers. À l'époque, les bûcherons étaient habituellement des fermiers prospères de la région qui possédaient quelques paires de chevaux.

Le mariage des parents et les débuts de leur vie commune

Un peu avant le tournant du siècle, mon père et ma mère se rencontrèrent près des estacades de billes, à Madison. Elle vendait des billets pour un tirage visant à recueillir de l'argent pour la construction d'une église catholique. Tous les Canadiens qui travaillaient à Madison étaient catholiques. D'autres résidents de Madison appartenant à d'autres groupes ethniques étaient également de confession catholique. Toutefois, à l'époque, il n'y avait pas d'église catholique dans cette ville. Les scieries attirèrent plusieurs personnes ; la construction d'une église devint pour eux un objectif important. Ma mère et une autre femme savaient que les draveurs seraient payés en argent comptant à Madison et elles étaient déterminées à solliciter leur générosité avant qu'ils ne se rendent dans les bars. Le premier homme à qui ma mère s'adressa, c'était mon père.

Ils se plurent et elle l'invita à la maison familiale pour dîner. Lorsqu'il arriva chez elle, ils se rendirent compte tous deux qu'ils connaissaient les mêmes personnes à Saint-Georges. Ils se marièrent en 1905 à Madison. Juste avant le mariage, le frère de ma mère était monté dans une échelle pour couper une branche alors qu'il pleuvait. Il s'approcha trop près des fils électriques et s'électrocuta ; il subit de graves brûlures. Il n'en mourut pas mais ce fut un événement qui ne passa pas sous silence durant le mariage, je vous l'assure !

Elle était la seule de sa famille qui revint vivre au Canada. Mon père et ma mère décidèrent d'élever leur famille à Saint-Georges. Ils acceptèrent que grand-mère McNamara vive avec eux et choisirent de parler anglais à la maison. Ainsi, les enfants pourraient grandir en apprenant l'anglais.

Mon père était un jeune homme énergique. Lors de la grande inondation de 1896, il se porta au secours de gens en détresse. Parce que les gens vivaient en bordure de la rivière, presque tout le monde avait une chaloupe. Quelques fermiers qui avaient une belle grande résidence sur une bonne terre, un peu en retrait, virent leur maison entourée par la Chaudière. Baptiste Labbé était un individu vigoureux. Il éleva une famille nombreuse à Saint-Georges et il avait une bonne maison, solide. Sa maison n'était pas dans le courant mais lorsque les sauveteurs vinrent à son secours, il tentait de sauver deux porcelets. Il les entra d'abord dans la maison et était en train de les monter au grenier lorsqu'on arriva à sa rescousse.

La Beauce était réputée pour ses bûcherons. Alors que la Chaudière n'était pas vraiment navigable pour des bateaux, elle avait quand même des caractéristiques qui auraient permis la navigation comme toute rivière sur laquelle on avait fait la drave ou transporté du bois par flottage. Un jour, alors que ma sœur regardait la rivière, un citadin un brin curieux lui demanda : " La Chaudière est-elle navigable ? " Voyant devant elle la rivière et ses immenses rochers, elle trouva que sa question était amusante.

Mon père avait l'habitude de faire son petit spectacle sur la Chaudière. Il demandait à quelqu'un d'amener un des enfants à la pile du pont, au milieu de la rivière, lorsque les billes descendaient. Il choisissait une bille avec sa gaffe, prenait l'enfant sur ses épaules et faisait des manoeuvres pour conduire la bille en face de notre maison. Il prenait tout très au sérieux et quand il se consacrait à quelque chose, il allait jusqu'au bout. Il était très fier.

Mon père était venu draver sur les rivières du Maine. Il était de plus en plus en demande et on lui offrait du travail à Saint-Georges même. Il devint le bras droit d'un entrepreneur du Maine appelé Sillsby qui avait acheté des concessions forestières sur les bords de la rivière Famine, près de Saint-Georges. Il avait besoin de quelqu'un qui connaissait la drave même s'il ne s'agissait pas d'une très grosse rivière. On construisit un barrage à Sevois. Quand j'étais enfant, nous avions l'habitude d'aller nous y baigner. Mon père supervisait l'abattage du bois sur les terrains de Silby et il participa même à la construction de sa scierie à Saint-Georges. C'était plus pratique ainsi parce que les travailleurs de la scierie pouvaient vivre chez eux. On peut supposer que le bois d'œuvre répondait d'abord et avant tout à la demande locale puisque le train ne se rendait pas à Saint-Georges ; on n'aurait donc pas pu expédier le bois bien loin.

Quand Sillsby quitta Saint-Georges, vers 1908, il dit à mon père : " Tu as été bon pour moi. Nous avons eu de belles années ensemble et maintenant le travail est terminé. Je vais te donner la scierie et les deux maisons où logent les principaux employés de la scierie. "

Mon père refusa. Il était très compétent mais il ne voulait pas tenter sa chance dans ce genre d'entreprise. Il était plutôt un travailleur manuel qui était davantage habitué à engager des gens et à leur trouver un travail qui leur convenait. S'il avait des tâches à faire réaliser, il savait où trouver les travailleurs auxquels on n'avait pas besoin de montrer comment mettre une bride à un cheval ou comment attacher une charge de bois à un traîneau. Il dit à Sillsby : " Je ne suis pas un homme de scierie. J'ai fait du bon travail pour toi parce que nous avons engagé quelques bons employés. Je ne veux pas de scierie. "  Un autre homme de Saint-Georges acheta la scierie et la déménagea sur son terrain. Ma mère nous racontait ces choses mais mon père n'en parlait jamais.

Mon père travailla ensuite pour la compagnie Brown qui possédait des concessions forestières dans le bassin des rivières Chaudière et du Loup, celle-ci se jetant dans la Chaudière en amont de Saint-Georges. Un certain Brady avait la charge du bureau de la compagnie Brown à Saint-Georges. La compagnie faisait la drave sur la Chaudière jusqu'à une distance d'environ 20 milles de Lévis. À Scott-Jonction, on sortait les billes de la rivière et on les plaçait sur un convoyeur qui les amenait jusqu'à des wagons ouverts. Les billes étaient ensuite transportées à Trois-Rivières, à l'usine de la compagnie St. Lawrence Paper Bag.

La Compagnie Brown offrit du travail à mon père au New Hampshire. Ils avaient d'autres installations le long de la piste Arnold, entre Eustis, au Maine et Woburn, au Québec, dans le secteur du barrage Aziscohoos. Le camp où devait travailler mon père était situé en bordure de la rivière Megalloway, en direction d'Errol, au New Hampshire, à la source de la rivière Androscoggin. C'était terrible ! Les routes n'avaient jamais été améliorées. Les camions Ford de modèle T devaient parfois faire marche arrière dans les pentes parce qu'ils avaient alors une meilleure traction. Mon père accepta le travail qui lui était offert mais il ne resta qu'une semaine au camp. Il quitta la compagnie Brown à peu près à l'époque où je suis né, en 1920.

Ce n'aurait pas été pratique pour lui de garder cet emploi. Il avait dix enfants. Même si la compagnie lui offrait un salaire plus élevé et qu'il avait une automobile à sa disposition pour voyager, cette nouvelle situation était inhabituelle pour lui. Les routes n'étaient pas déblayées en hiver. Il aurait dû voyager en train, en passant d'abord par Sherbrooke et, de là, effectuer une correspondance. Il ne sentait pas très à l'aise dans cette situation  ; aussi, remit-il sa démission. Les gens de Saint-Georges étaient préoccupés. Ma mère me raconta qu'ils se demandaient : " Qu'est-ce que Steve Redmond va faire ? " Il avait été l'homme le mieux rémunéré de Saint-Georges. Il avait fréquenté l'école mais seulement jusqu'en troisième année du primaire. Pourtant, c'est l'expérience qui compte.


Andrew Redmond, circa 1937
Pour en savoir plus sur l'histoire d'Andrew, voir son livre :

Andrew Redmond, Andrew Redmond, Borderlands Entrepreneur ; sous la direction de Barry Rodrigue et Warren Strout, Madison, Maine : Andrew Redmond, 1994-95.

Ou, écouter l'enregistrement de l'histoire de vie de son frère et de lui-même qui est conservé au Maine Folklife Center à l'Université du Maine, constituante d'Orono :

Andrew Redmond et Sylvester Redmond, interviews, 1993-94, réalisées par Barry Rodrigue à Saint-Georges, au Québec, et à Madison, au Maine ; NA 2325, (C1155B-1178B).