Le chemin de fer du Grand Tronc

  1. Situation géographique et contexte historique
  2. Histoire
  3. Migrations et villes
  4. Voyageur : Albert Béliveau

  1. Voyageur: Albert Béliveau

Albert Béliveau
Mon père, l'aîné d'une famille de cinq enfants, est né dans le secteur du Petit-Canada à Lewiston, en 1887. Il fréquenta les écoles paroissiales et publiques de Lewiston et, en 1904, la famille déménagea à Livermore Falls. À l'âge de 13 ans, il dut abandonner l'école. En effet, les conditions économiques prévalant dans la région de Livermore Falls-Jay l'obligèrent à travailler pendant plusieurs années à la boulangerie de son père à Chisholm qui fait partie de Jay. Lorsque la famille déménagea à Rumford en 1907, il travailla à la fonderie et ensuite à l'International Paper Company. Ses expériences de travail sont en quelque sorte représentatives des valeurs de l'époque, les familles venant d'affronter la Dépression de 1907 et ses conséquences économiques fâcheuses. On attachait beaucoup d'importance à la situation économique ; ses parents comme tous ceux de leur âge évaluaient le succès en fonction de critères économiques. Parce qu'ils avaient dû subir des privations et du mépris, ils incitaient leurs enfants à travailler au lieu de les encourager à poursuivre leurs études à l'école ou au collège.

Mon père décida que la vie avait mieux à lui offrir. Il alla travailler au bureau de mon grand-père, Matthew McCarthy, qui était avocat. Sous la tutelle de celui-ci, il lut et étudia les textes de loi pendant quatre ans. En même temps, il travaillait comme secrétaire et comptable en plus d'accomplir des tâches et d'assumer les responsabilités les plus diverses. En 1909, il fut admis à l'École de droit de l'Université du Maine. Il n'est jamais allé au collège, vous savez à l'école paroissiale, à l'école secondaire mais pas au collège. Il a étudié les textes de loi au bureau de mon grand-père et est passé directement à l'École de droit. Il compléta le cours de trois ans en deux ans et fut admis au barreau en 1911 après avoir obtenu la meilleure note jamais attribuée jusqu'alors à la suite d'un examen du barreau. À l'époque, les avocats n'étaient pas aussi nombreux qu'aujourd'hui. Il y a aujourd'hui 4 000 avocats dans l'État du Maine mais, lorsque mon père commença sa pratique avec mon grand-père dans les années 1900, il n'y en avait que 300. De 1914 à 1916, il fut procureur du comté d'Oxford. En 1917, il entra dans les Forces armées et fut nommé lieutenant dans le corps de l'Assesseur général et envoyé en France où il demeura jusqu'à la fin de la Première Guerre.

Mon père m'a dit qu'il avait été affecté à ce poste parce que, premièrement, il était avocat et, deuxièmement, parce qu'il était bilingue. Les principaux affrontements durant la Première Guerre eurent lieu en France et on avait grand besoin d'officiers bilingues qui pouvaient négocier avec les propriétaires et les gouvernements alliés relativement à la dévolution de propriété et aux questions liées aux prisonniers de guerre. Pour ces raisons, il fut immédiatement nommé lieutenant et envoyé en France. La majorité de ses tâches furent réalisées après la fin de la guerre. Il était célibataire, avait un mandat à remplir et se déplaçait à l'intérieur du pays pour participer aux négociations relatives aux réclamations de guerre à l'encontre du Gouvernement allié.

Une fois ses tâches complétées avec l'armée, il retourna au Maine et s'établit à Rumford. Il s'intéressa à la formation de la Légion américaine. En fait, il avait assisté aux rencontres de formation de la Légion américaine à Paris en compagnie du général Pershing dont il devint un très bon ami. À une certaine époque, mon père a été le traducteur du général alors que celui-ci voyageait d'un endroit à l'autre dans le but de promouvoir l'idée de créer la Légion américaine. Les deux hommes souhaitaient créer une association internationale de la Légion mais ils ne réussirent pas. Par contre, ils créèrent la Légion américaine aux États-Unis. Mon père fonda la section Napoléon Ouelette à Rumford, au Maine (Napoléon Ouelette, un vétéran de la Première Guerre, fut tué en France), et, à la même époque, il fut élu commandeur départemental pour le Maine.

Je suis issu d'un mariage mixte, et c'est intentionnellement que j'utilise ce mot. Ma mère, Margaret McCarthy Béliveau, était la fille de Matthew McCarthy, le patron de mon père. Ce mariage, au début des années 30, était le premier mariage entre un francophone et une Irlandaise à Rumbord, aspect qui n'échappa pas aux gens. Toutefois, Rumford n'était pas différente de Millinocket, Old Towns et les autres villes industrielles ; il y existait une communauté irlandaise forte et une communauté francophone avec leurs particularités historiques et d'inévitables conflits.

Mon père devint très actif en politique. Il était décrit comme un élément dynamique et résolu du jeune parti Démocrate du Maine. Vous qui lisez ce texte, vous êtes beaucoup trop jeunes pour vous souvenir de l'époque où le Maine était un État à parti unique. Les républicains dominèrent l'État jusqu'aux années 1950 et 1960. Un jour, alors que j'avais 12 ou 13 ans, j'étais assis dans le bureau de mon père au palais de justice, deux jeunes avocats entrèrent en parlant de politique. Mon père leur demanda : « vous êtes tous les deux républicains, n'est-ce pas ? ». Ils répondirent : « Oui, nous sommes diplômés de l'École de droit et nous avons été admis au barreau. Même si nos parents étaient démocrates et que nous étions partisans des idées mises de l'avant par le Parti démocrate à l'époque, nous sommes devenus républicains parce que nous croyions que cette allégeance contribuerait à l'avancement de notre carrière et nous fournirait de meilleures occasions d'affaires. » Mon père m'a dit après qu'ils soient partis : « Regarde bien ces gens. Dans vingt ans, tu verras bien s'ils ont fait quelque chose de leur vie. » Je suis ensuite entré à l'école de droit et, par la suite, je suis devenu procureur à la Cour fédérale et j'ai revu ces types. Croyez-moi, ils n'ont pas réalisé les objectifs qu'ils s'étaient fixés parce qu'ils ont renié quelque chose de fondamental, leurs origines, leur héritage et leur culture.

Un jour, alors que je marchais avec mon père sur la rue Lisbon à Lewiston, un homme vint vers nous et dit : « Bonjour monsieur le Juge. Comment allez-vous ? Mon nom est James Baker ». Mon père lui répondit : « Non, non. Ton nom est Boulanger. Tu l'as anglicisé quelque part, à un moment donné ». L'homme se sentit très embarrassé. Le même jour, nous avons rencontré un certain Fisher. Mon père lui dit : « Non, tu étais un Poisson ; tu nies ton héritage ». C'est incroyable jusqu'à quel point de telles situations marquent quelqu'un.

Mon père se présenta comme candidat démocrate au Congrès dans les années 1920. À l'époque, c'était la première fois qu'un démocrate et, en plus, catholique francophone, posait sa candidature. Je me souviens des histoires qu'il racontait aux sujets des incidents qui marquèrent sa tournée dans la circonscription électorale numéro 2. À l'époque il y avait au Maine trois circonscriptions pour l'élection au Congrès. Je me souviens très bien d'un incident. Un homme suivait mon père partout où il allait durant sa campagne. Chaque fois que mon père posait une affiche politique, cet homme l'enlevait. C'était un vieux Yankee qui estimait que les catholiques francophones n'avaient pas à participer à la gouverne de l'État. Aussi, une nuit, mon père l'attendit. Quand il déchira l'affiche, mon père se jeta sur lui et lui donna une bonne raclée. Malheureusement, cet incident survint dans le comté de Piscataquis où un démocrate était considéré comme un oiseau rare. Le shérif républicain l'arrêta et il fut traduit en justice pour un procès devant juge et jury. Toutefois, sans que je n'aie jamais su pourquoi, la poursuite fut abandonnée. Justice avait été faite.

Il plaidait souvent. Il avait un esprit vif, une intelligence toujours en éveil et une grande habileté devant un jury. Comme je l'ai déjà mentionné, il y avait à l'époque de trois à quatre cents avocats ; trois ou quatre avocats d'ascendance catholique s'étaient gagné la réputation d'être d'excellents plaideurs. En 1935, il fut nommé à la Cour supérieure par le gouverneur Brann, devenant ainsi le premier avocat d'ascendance canadienne-française à siéger à cette cour ; il occupa cette fonction pendant près de 20 ans. C'est un événement significatif. C'était en 1935, de l'histoire récente. À l'époque, et aujourd'hui encore, environ le quart de la population du Maine était d'ascendance canadienne-française. Une des questions qui me tiennent à coeur présentement est le fait que la supériorité numérique que nous avons au Maine, notre présence dans cet État qu'elle soit politique, économique ou professionnelle n'est pas visible. Et c'était aussi le cas dans les années 1930. Il fut en poste à la Cour supérieure pendant près de 20 ans. Pourquoi a-t-il été en poste aussi longtemps ? parce qu'il était démocrate, francophone et catholique. Tous les gouverneurs républicains de l'époque passaient avant lui lorsqu'on nommait des juges à la Cour suprême non parce qu'il était incompétent, non plus parce qu'il n'avait pas les qualités nécessaires ; c'était seulement à cause de ses origines.

Ce que les documents officiels ne révèlent pas c'est la discrimination et les difficultés auxquelles mon père a dû faire face au cours de sa vie professionnelle. Comme je l'ai indiqué, il a été le juge de la Cour supérieure dont le mandat a été le plus long mais, en même temps, on a toujours préféré quelqu'un d'autre lorsque les gouverneurs faisaient des nominations à la Cour suprême ; on ne voulait pas reconnaître qu'une personne d'ascendance canadienne-française avait la compétence pour siéger à cette cour. Finalement, en 1954, alors qu'il avait atteint l'âge de 66 ans, il fut nommé à la Cour suprême par le gouverneur Cross. Encore une fois, il s'agissait d'une première puisqu'il devenait ainsi le premier francophone catholique à être nommé à la plus haute instance juridique de l'État. Toutefois, il ne fut pas nommé juge en chef de la Cour suprême parce que le gouverneur craignait qu'une telle nomination ne mette en danger ses espoirs d'être réélu. Alors que le mandat de mon père devait se terminer un an plus tard, il était le juge le plus âgé ; selon la coutume, il aurait dû être nommé juge en chef. Mais le gouverneur démocrate, qui cherchait à être réélu, était réticent à le nommer à ce poste, de crainte que les républicains, anglophones et yankees, cessent de l'appuyer. À la suite de cet incident, il démissionna et retourna à la pratique privée à Rumford. Mon frère et moi, une fois diplômés de l'École de droit, avons travaillé avec lui.

La vie de mon père témoigne sans doute des difficultés auxquelles un jeune Franco-Américain était confronté, de la façon dont il les a surmontées, des défis qui se sont posés et la façon dont il a fini par s'imposer. Mais, dans ce processus, le jeune homme devint avocat puis juge ceux d'entre nous qui sommes descendants de Franco-Américains pouvons nous identifier à certaines de ses expériences. Les sociologues et les behavioristes nous disent que nous sommes fortement influencés par le milieu de vie dans lequel nous avons évolué au moment de notre enfance et, en particulier, par les valeurs que nous transmettent nos parents. À mon avis, cela va de soi.


Sévérin Béliveau
(Photo de Yvon Labbé, Lewiston, Maine, 1996)
Ce texte est une version révisée d'une allocution prononcée par Sévérin Béliveau dans le cadre d'une conférence intitulée « Beyond the French and Indian War » qui s'est tenue à Old Town, au Maine, les 11 et 12 avril 1992, avec l'appui financier du Centre franco-américain. Séverin Beaulieu est un homme politique en vue au Maine. Il a occupé la fonction de Procureur du comté d'Oxford et a siégé à la Législature et au Sénat du Maine. Il a été candidat au poste de gouverneur du Maine en 1986 et il dirige présentement un bureau d'avocats très réputé à Augusta. Séverin appartient à la douzième génération d'une famille franco-américaine. Avec son épouse, Cynthia Murray Béliveau, il a donné naissance à une treizième génération. Son point de vue sur la situation des francophones du Maine est exceptionnel.

Pour plus de détails sur le contexte historique, voir :

Barry Rodrigue ; Avec Tout Mon Coeur: Albert Beliveau, The Life of a Franco-American Jurist, 1887-1972 ; Augusta : manuscrit non publié, 1992-93. Des copies sont disponibles auprès de Barry Rodrigue, de la famille Béliveau et du Centre franco-américain de l'Université du Maine.


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